Younesse, parcours d'un jeune gay marocain.

Younesse est un Marocain de 29 ans vivant à Marrakech où il travaille dans la restauration. Il est né dans une famille berbère, nombreuse avec 15 enfants et très modeste. Si son physique de bogosse ne permet pas de l’imaginer, c’est un jeune garçon fragile et efféminé qui a dû faire face très tôt à l’hypocrisie marocaine sur l’homosexualité. Bavardage avec lui sur un parcours touchant qui illustre bien la difficulté d’être gay au Maroc.

 

 

Stéphan. Dès l’enfance, tu as ressenti une attirance pour les hommes, mais tu as également confronté très tôt aux relations sexuelles.

 

Younesse. Oui, je pense que je suis né gay. L’attirance pour les hommes était là sans même que je sache ce qu’était l’homosexualité. Mes premières relations, c’était avec mon cousin à l’âge de 8 ou 9 ans. Il habitait à la montagne et il était venu à Marrakech pour chercher du travail. Il était nourri et logé chez moi donc nous étions souvent que tous les deux à la maison. Très vite, il m’a embrassé et m’a donné son sexe à sucer. Il passait aussi par les fesses. A cet âge là, je ne savais pas de ce dont il s’agissait, mais je me souviens que j’aimais bien cela. Il y a ensuite eut un voisin qui était bien sûr hétéro qui me donnait sa queue. Je le vois et le salue toujours.

S. Cela aurait pu être un rapport isolé mais ils se multiplient ensuite et notamment avec ton voisinage.

 

Y. Oui, à partir de l’âge de 12 ans, je commençais à fréquenter des mecs, plusieurs à la fois même. Si quelqu’un me demandait d’aller avec lui, j’acceptais systématiquement. Souvent on m’achetait des biscuits, ou l’on me disait de venir voir un truc. Ils ont toujours utilisé des prétextes qui m’attiraient, puis après quelques conversations, on passait à autre chose. Pour le sexe, je ne disais jamais non car je pensais que c’était normal. J’ai sucé principalement. Je me rappelle vraiment de tout, mais je n’en ai jamais parlé à personne et j’ai du mal à l’exprimer. Il y en a eut beaucoup.

 

 

S. Ton frère a également abusé de toi et là tu parles de viol.

 

Y. A l’âge de 14 ans, mon frère m’a violé et m’a dit de ne rien dire à la famille. Avec lui, je n’ai jamais aimé car pour moi c’était vraiment inconcevable entre frères. Je ne pense pas que cela puisse exister, même chez les animaux. Il a pu le faire car il se doutait de mes relations. Moi j’étais très jeune et je fréquentais ces mecs qui étaient plus âgés que moi, on allait se balader, et il me voyait avec eux. J’étais aussi efféminé… Cela devait parler dans mon dos. Le jour où il a voulu me violer, il m’a dit savoir ce que je faisais, que je me faisais baiser par les mecs du quartier. Et il a commencé à me violer, en me disant qu’il me dénoncerait à la famille si je me plaignais de ce viol. Il a profité de mon âge et de mon inconscience de la situation. Il a abusé de moi. Aujourd’hui, mon frère reste encore choqué et n’ose pas me regarder dans les yeux. Je pense qu’il sait que je suis gay. Il ne me juge pas et semble regretter. Je sens qu’il a envie de couper ce moment de viol, de son disque de vie.

 

 

S. Si les hommes du quartier se passaient le mot te concernant, comment est-ce que ta famille a pu ne pas savoir et mettre un terme  à ces relations ?

 

Y. Je ne sais pas comment mes parents n’ont pas compris. Moi je sortais pour jouer avec les amis et cela se passait toujours en journée car j’étais complétement abandonné. Je ne leur en ai jamais parlé car on ne parlait pas de ces choses là à la maison. Ils étaient quasiment ignorants et tous les problèmes étaient résolus par la violence. Je me souviens d’avoir été frappé par mes frères à la maison parce que j’étais efféminé. Mais ces relations me semblaient naturelles à l’époque et complétement normal. Ce qui m’a posé le plus de problème dans la vie est surtout d’être tombé sur des profiteurs sexuels. Mais à cet âge on ne fait pas la différence. D’ailleurs, je ne me disais pas gay, je ne savais pas que ça existait. Je me sentais femme dans un corps de mec. C’était ainsi et j’étais attiré par ces hommes. Ils sont très présents dans ma tête, mais je n’en ai jamais parlé. C’est le plus gros complexe de toute ma vie.

 

 

S. Au milieu de ces relations, est-ce qu’il y a un premier amour ? 

 

Y. Il y avait un garçon de l’école primaire qui avait fait battre mon cœur. Il était d’une très bonne famille, riche, brillant, intelligent, toujours très bien habillé et premier de la classe. Son père le déposait devant l’école. Il me fascinait. Lui me détestait et se moquait de moi car j’avais un comportement efféminé et j’étais toujours mal habillé, pas très propre et sans aucune éducation. J’ai tout fait pour que l’on devienne ami et il savait qu’il m’attirait mais cela n’a rien donné. C’est le seul souvenir amoureux que j’ai sur cette période. Je n’ai pas non plus le souvenir du premier garçon que j’ai désiré moi même et avec lequel j’ai trouvé du plaisir à l’adolescence. Sans doute le fait d’avoir commencé les rapports sexuels trop jeunes et d’avoir été abusé.

 

 

S. L’adolescence va tout changer puisque tu vas commencer à prendre en main ta vie sexuelle.

 

Y. Vers l’âge de 15 ans, j’ai découvert que l’homosexualité existait et que j’étais gay. J’ai commencé à vraiment prendre du plaisir et pas seulement être utilisé. Je me masturbais pour jouir. Dès 16 ans, j’ai commencé à sentir le plaisir et je sortais le chercher. J’ai aussi réalisé qu’enfant, ces gens là avaient profité de moi et de ma naïveté. J’ai grandi, le côté efféminé a disparu et je suis progressivement devenu un homme. Les choses ont vraiment changé. 

 

 

S. Etre gay au Maroc est interdit et la police fait de nombreuses arrestations. Est-ce que tu y as été également confronté ?

 

Y. Les flics ici, c’est l’oppression et l’agression systématique des gays. Ils s’amusent avec cela pour montrer qu’ils font un bon boulot. Ca m’est arrivé d’avoir des problèmes avec eux, comme beaucoup de gays, et j’ai même été arrêté chez moi où j’étais en colocation avec un ami gay de Casa. Cela s’est fait suite à la dénonciation d’un Egyptien qui habitait dans notre immeuble. Les pratiques homosexuelles étant hors la loi, il lui semblait normal de prévenir la police. Ces derniers ont frappé à la porte et nous ont dit que nous avions été dénoncés pour homosexualité. Nous avons protesté en expliquant que nous ne faisions rien de particulier. Ils se sont montrés agressifs et nous insultait comme quoi nous nous faisions baiser et étions des salopes. Cela semblait les amuser et ils nous ont embarqué. Mon ami ayant des mèches dans les cheveux, cela se voyait qu’il était homosexuel. Après trois jours de garde à vue, le passage chez le procureur du roi et une semaine de prison, j’ai donné 2000 euros comme pot de vin au juge afin qu’il me libère et m’éviter d’y rester 3 mois. Aucune loi ne nous protège et les avocats refusent de nous défendre à moins de payer très cher. C’était une très grosse somme pour moi.

 

 

S. Comment s’est passée cette semaine en prison ?

 

Y. Cette semaine a été la pire de ma vie. Les homos sont mis à part, même lors des balades du matin. C’est terrible d’être ainsi mis à part pour ce que l’on est. Ce qui m’a aussi marqué dans la cellule, c’est la saleté, le fait que les prisonniers soient à l’abandon et que l’on soit maltraités. Les gardiens amènent le panier mais se sont servis avant et il n’est pas possible de dire quoi que se soit. Les toilettes sont au milieu de la chambre et on doit y aller devant les autres. Il n’y a pas de douches, juste le hammam une fois par mois sous la surveillance des gardiens. Ce n’est pas un moment de plaisir. Il n’y a pas de sexe dans la cellule, d’abord parce que c’est très surveillé par les gardiens, mais aussi parce qu’il y a beaucoup de maladies et pas de capotes pour s’en protéger. Moi, je n’avais vraiment pas l’esprit à cela. En plus, il y avait les disputes à propos de tout et de rien, les plus forts agressant les plus faibles ou le plus jeune. Ceux qui ont eu des années de prison vivent une misère terrible.

 

 

S. Après cette expérience en prison, est-ce que cela a changé ta façon de vivre. 

 

Y. Oui, j’ai beaucoup changé. Je suis désormais très méfiant et très prudent dès qu’il s’agit de faire un truc en rapport avec ma sexualité. Je m’organise bien pour mes plans, je sais où je vais, et avec qui je sors. Je choisis bien les gens que je fréquente et je n’aborde pas n’importe quel sujet avec un inconnu. Je suis revenu habiter chez mes parents et avec mon travail, j’ai peu de temps libre. Dans le quartier où j’habite, je pense qu’il y a pas mal de monde qui savent que je suis homosexuel, c’est sûr, mais ils me respectent et ne se mêlent pas de ce que je fais dans ma vie.

 

 

S. Il y a trois ans, la rencontre d’un Français va complétement bouleverser ta vie.

 

Y. Je l’ai rencontré sur GayRomeo. C’était un bel homme de 45 ans qui venait de Mulhouse passer des vacances à Marrakech. Il cherchait une relation sérieuse avec un Marocain,  pas une pute comme beaucoup font, et je suis tombé sous le charme. Il était élégant, charmant et aussi intelligent. J’étais vraiment conquis.  Nous avons passé une semaine de rêve et j’ai cru qu’il pouvait y avoir beaucoup plus avec lui. Il avait un soucis avec les capotes qui l’empêchaient de bien bander et voulait faire sans. J’avais envie de lui et de le sentir en moi.  Il m’a pénétré sans et m’a joui dans le cul. Aujourd’hui, je suis séropositif. Je n’ai pas pensé qu’il pouvait être malade du sida car pour moi une personne ayant le virus ne pouvait pas être en pleine forme comme il était. Je ne connais pas cette maladie et n’avais jamais eu d’exemples devant moi. Au Maroc, si tu l’as, c’est mal vu voire même dangereux que cela se sache. Lorsque je lui en ai parlé, il m’a répondu que ce n’était pas lui et de ne jamais le rappeler. Après il n’a plus répondu à mes messages. Pourtant, cela ne peut être que lui car je n’ai toujours fait que des plans propres et n’avalais pas. Cela m’aurait aidé qu’il me réponde.

 

 

S. Comment t’es tu rendu compte que tu étais séropositif ?

 

Y. Deux mois après, je me sentais fatigué, j’avais eu de la fièvre et l’intuition qu’il y avait peut être un problème. J’ai fait des tests dans une association de lutte contre le sida et je me suis rendu compte que j’étais malade.  Cette association m’a vraiment sauvé la vie car depuis, je suis suivi et prend un traitement avec 3 comprimés par jour d’un générique de la trithérapie. Je vais bien et supporte ce que je suis, mais je garde tout cela secret car il est impossible que ma famille soit au courant.

 

 

S. Comment vois tu ton avenir d’homosexuel séropositif au Maroc ?

 

Y. Grâce au soutien de l’association, tout semble possible. Mon rêve aujourd’hui est de vivre tranquillement et d’oublier le passé qui a bouleversé mon enfance et mon adolescence. Cela a été un cauchemar, mais c’est derrière moi. Je continue d’avoir des relations sexuelles et le fais systématiquement avec des capotes. Je suce toujours mais avec plaisir et des mecs que je choisis. Je crois que je ne pourrais pas vivre en couple avec un Marocain car la mentalité ne le permet pas et rêve d’un garçon blanc et mince qui me couvrirait d’amour. Je veux aussi avoir le droit de vivre et d’être libre dans ma sexualité. Je veux pouvoir faire mes choix. Il faudrait que je parte loin et vivre une nouvelle expérience qui puisse me donner le goût de la vie. Je rêve de partager cela avec quelqu’un et vivre à deux. Etre comme tout le monde et surtout être heureux.